Conférence  » Les métiers d’art, une transmission vivante »

« Le métier d’art n’est pas un vestige du passé : c’est une réponse contemporaine au besoin d’authenticité, de singularité et de sens. »

Conférence métiers d'art à tournon sur rhone, ardeche, par aurore klein, atelier poiema

« vous portez aujourd’hui un bijou? savez vous savez qui l’a fabriqué? »

« Avez-vous un bijou lié à un être cher, ou à une histoire émotionnelle forte ? »

Il y a quelques années, un ami à moi — dont le mari est joaillier place Vendôme — m’a dit une phrase qui m’est restée : « Ton métier ne sert à rien. »

Je ne suis pas d’accord. Et j’espère qu’après avoir lu cet article, vous ne le serez plus non plus.

Parce que moi, je suis l’artisan des marques d’amour. Celle qui fait naître des symboles de réussite, d’engagement, de liens à venir. Pour moi, le beau doit naître de l’excellence du geste.

Qu’est-ce qu’un métier d’art ?

La définition officielle dit ceci : « Un métier d’art désigne une activité professionnelle reposant sur un savoir-faire technique maîtrisé, un lien étroit avec la matière, une dimension forte de création ou de restauration, et une forte exigence de qualité. »

En tant qu’artisane d’art, je m’ancre dans les gestes ancestraux, soutenus parfois par les nouvelles technologies — comme la gravure laser — et une créativité contemporaine dont les inspirations sont puisées dans l’histoire. Mon idéal : voir l’éclat dans les yeux de ceux et celles qui ouvrent l’écrin.

Saviez-vous qu’avant le Moyen Âge, les artisans s’organisaient déjà en guildes ? Les élèves y étaient intégrés dès 10-12 ans, dans des ateliers, sous la responsabilité d’un maître artisan. Cette tradition existe toujours aujourd’hui, sous la forme des contrats d’apprentissage ou de la corporation des Meilleurs Ouvriers de France.

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Le parcours idéal pour qui veut faire ce métier : le CAP (deux ans), le BMA (deux ans), le DNMA pour devenir créateur (deux à trois ans de plus), puis, pour les plus tenaces, le concours Un des Meilleurs Apprentis de France, et enfin le titre de Meilleur Ouvrier de France. Sans oublier le GRETA, pour ceux qui, comme moi, viennent d’un autre chemin.

Chez Poiema, nous accueillons une dizaine de stagiaires par an. C’est beaucoup, mais nous avons une responsabilité de transmission : technique, bien sûr, mais aussi de valeurs. Au-delà des ateliers d’initiation proposés pendant les JEMA, nous animons des samedis après-midi où l’on vient créer son propre bijou en argent. Et plus rare encore : des fiancés viennent, dans notre atelier, fabriquer eux-mêmes leurs alliances.

Mon parcours de bijoutière-designer à Tournon-sur-Rhône

Petite, je voulais être styliste. Après un bac commerce, j’ai fait quatre ans aux Beaux-Arts de Saint-Étienne, puis deux ans en école de vente d’œuvres d’art et de médiation culturelle. Mais la création, c’est mon ADN — je bouillonnais à ne plus peindre, sculpter, bricoler, créer.

Alors j’ai suivi les cours du soir de l’École Boulle à Paris : trois soirs par semaine, trois heures, pendant quatre ans, en travaillant à côté — notamment au contrôle qualité chez des sous-traitants de grandes maisons comme Cartier, Van Cleef, Lorenz Baumer.

J’ai tenté le CAP en candidature libre. Quelle fierté… et quel échec. Je me suis rétamée. C’est un métier exigeant, qui s’apprend mal en autodidacte. Alors je suis retournée à l’école un an de plus, toujours à l’École Boulle, toujours dans l’exigence de l’excellence.

Le CAP en poche, adulte, avec déjà deux licences et un master derrière moi, je ne pouvais plus prétendre à aller beaucoup plus loin dans les études. Depuis, j’ai même passé une licence de cheffe de petite et moyenne entreprise. Bref : j’ai un beau collier de diplômes.

La manchette du bicentenaire de la passerelle Marc Seguin

Mais à quoi sert, concrètement, tout ce savoir-faire ? Laissez-moi vous montrer, avec une seule pièce, tout ce qu’il permet de raconter.

La passerelle Marc Seguin, pour moi, c’est l’emblème de Tournon. Lors des JEMA 2024, les artisans d’art de la ville ont voulu travailler à une œuvre commune : une allégorie de Tournon. Et c’est tout naturellement que j’ai voulu représenter le paysage tournonais avec ce monument en plein centre — les platanes centenaires, notre château, et de l’autre côté, les vignes, le lycée, et notre Rhône.

58 heures de travail. Ce que ça dit de notre rapport actuel à la vitesse et à la consommation, chacun peut se le demander.

Un pont relie deux rives. Un bijou aussi : il relie deux êtres, deux instants, deux histoires. C’est peut-être pour ça que j’ai voulu ciseler l’un dans l’autre.

L’Atelier Poiema : bijoutier, joaillier, créateur

Nous sommes deux associés, Antoine et moi-même, très complémentaires. Si nous pouvons proposer un délai moyen de deux mois, c’est grâce à ce binôme : pendant que j’accueille, conseille et dessine les bijoux, Antoine est toujours à l’établi, à avancer sur les commandes.

Nous sommes des artisans d’art, créateurs joailliers. Le bijoutier travaille le métal — mais ce terme est aussi utilisé pour les revendeurs classiques, là où « boulanger » et « boucher » ne désignent, eux, que les artisans qui vendent ce qu’ils fabriquent. Le joaillier met en valeur les pierres, jusqu’à parfois faire disparaître le métal. Le sertisseur installe les pierres dans les espaces prévus par le joaillier. Le polisseur fait briller l’ensemble.

Nous maîtrisons tout cela : nous réparons, fabriquons et transformons l’or et l’argent. Et oui, nous transformons aussi les vieux bijoux en nouveaux — c’est même notre spécialité.

L’or qui nous est confié est celui-là même qu’on retrouve dans la nouvelle création. Ainsi, l’émotion et les souvenirs ont une continuité. L’or recyclé est un des piliers de nos valeurs : il y a assez d’or en circulation dans l’Hexagone pour refaire, encore et encore, des bijoux. Les métiers d’art sont pleinement connectés aux enjeux contemporains que sont l’écologie et la consommation raisonnée.

Nous sommes passionnés de techniques : ciselure, sertissage, sculpture sur bois et sur cire, gravure des métaux. Je me suis formée à l’émail grand feu, Antoine forge le mokumé-gané. Mais ce qui séduit le plus nos clients, ce sont les dessins gouachés que je réalise pour illustrer le futur bijou — une technique rare, réservée d’ordinaire aux grandes maisons de joaillerie parisiennes. Vous pouvez désormais vous vanter de l’avoir aussi… à Tournon.

Plus de 200 clients nous ont fait confiance, et chaque histoire est unique. Ce couple, marié depuis 27 ans, dont le mari a enfin offert à sa femme la bague dont elle rêvait. Cet homme, qui a offert à sa femme pharmacienne une croix en or blanc et cinq émeraudes. Cette dame qui nous a apporté 40 grammes de bijoux en or jaune pour en faire cinq joncs identiques pour ses cinq petites-filles. Cette femme qui a créé avec nous une bague autour de perles de Tahiti gardées précieusement de son père.

À la fin, ce n’est pas l’or, ni les pierres, qui comptent le plus. C’est cet éclat, dans les yeux de celui ou celle qui ouvre l’écrin.

Les JEMA à Tournon-sur-Rhône

Vous connaissez les Journées du Patrimoine, en septembre. Les JEMA — Journées Européennes des Métiers d’Art — en sont le pendant en avril : du patrimoine vivant. Cette année, elles se tiennent du 5 au 11 avril, et nous avons fait la demande pour louer la salle de la Tourette, afin d’augmenter le nombre d’artisans d’art exposants et d’étoffer le circuit avec plus d’ateliers découverte.

Le juste prix d’un bijou fait main

Les métiers d’art en France, ce sont 281 métiers répartis en 16 domaines, 500 000 actifs, 234 000 entreprises, 68 milliards d’euros de chiffre d’affaires cumulé — et 66 % d’indépendantes. La France est le pays le plus structuré au monde autour de cette reconnaissance, intimement lié à son attachement culturel et à sa richesse historique.

Tournon peut être fière de ses artisans d’art, et je lance ici un appel pour rendre notre ville encore plus accueillante pour ces savoir-faire rares — pourquoi pas, un jour, avec le label « Ville des Métiers d’Art ».

L’apogée des métiers d’art se situe au début du XXe siècle, avec les expositions universelles. Puis vient le déclin, avec l’ère industrielle : nouveaux matériaux, uniformisation des produits, concurrence des pays émergents. Ce déclin, on le ressent encore aujourd’hui, dans une phrase que j’entends souvent : « C’est cher. »

Cher, par rapport à quoi ? Par rapport à un objet produit en série, dans une usine, à des milliers d’exemplaires ? Ou cher par rapport à une pièce unique, pensée pour vous, façonnée à la main, pendant des heures, par une seule personne ?

Le juste prix, ce n’est pas le prix le plus bas. C’est celui qui reflète le temps, la matière, le savoir-faire, et l’histoire qu’elle portera. Et si la vraie question n’était pas « pourquoi c’est si cher », mais « pourquoi tout le reste est si peu cher » ?

Le métier d’art n’a pas besoin d’être sauvé. Il a besoin d’être choisi.

On ne porte pas un bijou pour ce qu’il vaut. On le porte pour ce qu’il dit — de nous, de ceux qu’on aime, de ce qu’on traverse.